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Marie Curie, Albert Einstein et Franklin Roosevelt écrivent l’histoire

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Le monde a basculé le 21 avril 1938 à Princeton, aux États-Unis.

Einstein est bien embêté. Il vient de recevoir une lettre de Szilárd, physicien hongrois réfugié aux États-Unis, qui attire son attention sur deux points : d’une part, l’Allemagne nazie serait en capacité de fabriquer la bombe atomique, d’autre part, Szilárd propose ses propres services à l’Administration de Roosevelt pour barrer la route à Hitler. Dans un billet séparé, Szilárd demande à Einstein de signer la lettre et de l’envoyer à Roosevelt. Face à ce cas de conscience, Einstein ne voit que Marie Curie à qui en parler, appréciant sa liberté de pensée et son pragmatisme efficace.

– Marie, j’aimerais votre avis.

Marie s’attendait à trouver des équations, des formules, des ratures. Rien de tout cela. Elle parcourt l’unique page, fronce les sourcils puis lève les yeux, le visage décomposé.

– Albert, cette lettre est indigne de notre communauté scientifique. Ces phrases sont un tissu de sottises visant à développer une industrie d’armement nucléaire aux États-Unis, avec à la clé la bombe atomique. Est-ce dans cette voie que vous voulez vous fourvoyer alors même que les applications médicales de la physique nucléaire sont prometteuses. Nous ne pourrons construire un monde meilleur sans améliorer les individus. Comment Szilárd en est-il venu là ?

– Il est persuadé que les Allemands travaillent sur la bombe atomique et qu’Hitler n’aura aucun scrupule à l’utiliser. Le monde actuel est dangereux à vivre, surtoutà cause de ceux qui laissent faire. On ne peut pas laisser le champ libre à Hitler. Il faut aller vite.

– Nous devons le dissuader sans entrer dans son jeu. Imaginez que la bombe soit utilisée en cas de conflit. Figurez-vous les ravages causés par son explosion dans une ville, de même que les dégâts à plus long terme chez les civils. Que deviendrait le monde où seulement certains pays posséderaient cette arme? Cette situation générerait des instabilités diplomatiques et politiques.

– D’après Szilárd, des chercheurs allemands de l’Institut du Kaiser Wilhem à Berlin, tentent de reproduire les expériences nucléaires des laboratoires français et américains .

– N’accordons aucun crédit à ce scientifique minable. Ce texte se base sur des hypothèses fausses et infamantes. J’étais à Berlin le mois dernier : Von Weilzäcker, le directeur du laboratoire est un pacifiste qui pense que chacun de nous doit travailler pour son propre perfectionnement et en même temps partager une responsabilité générale pour toute l’humanité. Szilárd ment et dévoile ses ambitions personnelles.

Marie, sollicite un entretien avec Roosevelt.

Elle sait qu’avec la montée des dictatures en Europe, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et l’annexion de l’Autriche le mois dernier par l’Allemagne, Roosevelt a du mal à contenir sa politique de neutralité. Serait-il prêt pour autant à s’engager dans la voix dictée par Szilárd ? Le 28 avril 1938, c’est un homme chaleureux et souriant qui accueille Marie dans son bureau, à la Maison Blanche. Pragmatique comme elle, il va droit au but, pensant qu’elle venait appuyer la caution d’Einstein.

– Vous venez me parler de l’affaire Szilárd ?

– Exact. Où en êtes-vous ?

– J’attends la caution d’Einstein pour lancer le projet Manhattan. Notre capacité à fabriquer la bombe atomique avant Hitler sera le seul moyen de dissuasion.

– Szilárd a reconnu ses mensonges devant Einstein et moi-même. Einstein ne signera pas la lettre, affirme-t-elle. Dans la vie rien n’est à craindre, tout doit être compris. C’est le moment de comprendre davantage afin de craindre moins. Regardons la situation en face.

– Comment est-ce possible ? Szilárd, ce grand physicien, serait-il un imposteur ?
Marie expose clairement les scénarios associés à la détention de la bombe atomique. Elle évoque les instabilités risquant de secouer la planète, l’émergence de blocs de coalitions, un monde où personne ne serait à l’abri du fou qui déclencherait l’arme atomique.

Roosevelt, réfléchit à haute voix :

– Jusqu’à présent, chacun de nous a appris les gloires de l’indépendance. Que chacun de nous apprenne les gloires de l’interdépendance.

– Oui mais l’interdépendance ne se limite pas aux pays. Il faut travailler ensemble à l’interdépendance des mondes scientifiques et politiques.

– Je constate que le monde scientifique a ses bienfaiteurs et ses diables, ses altruistes et ses arrivistes.

Les coudes sur son bureau, la tête entre les mains, il reste muet. Marie est encore loin du but mais elle sent Roosevelt confronté à un dilemme, à un choix décisif, un pari sur l’avenir de l’humanité. Elle change finement d’angle d’attaque pour jouer sur une corde sensible. Marie connaît l’attachement de Roosevelt au peuple. Il est fier de la réussite du Welfare State qui assure depuis maintenant trois ans une sécurité sociale aux retraités, aux malades et aux pauvres. Elle évoque la finalité des sciences au service du bien-être de l’humanité : la Curiethérapie commence à guérir.

– J’ai consacré ce mois d’avril à visiter vos hôpitaux pour rencontrer des médecins, des radiologues et des patients et pas seulement des physiciens.

– Avez-vous visité l’hôpital de Harvard ? une centaine de personnes ont déjà bénéficié de Curiethérapie.

– Oui, c’est un modèle à déployer pour les autres hôpitaux, tant sur le plan technique qu’humain. D’anciens patients épaulent ceux qui sont en cours de traitement ; c’est admirable !

– Rien n’arrive par hasard : le Welfare State et la Curiethérapie d’un côté, la bombe atomique et un physicien imposteur de l’autre. Mon choix est fait.


Nous continuerons à équiper nos hôpitaux. Roosevelt déchire la lettre.
Marie, reconnaissante à Einstein de l’avoir consultée et pleinement satisfaite de l’issue de cette lettre est soulagée.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 13 mars 2021

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